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Quelles relations entraînent la pandémie sur la société ?

L’arrivée soudaine de la COVID-19 met en lumière les limites de notre savoir en plusieurs matières et remet en question l’essence même des valeurs familiales reliées à la mort. En période de pandémie, il peut être difficile pour les familles de pouvoir rendre hommage à la personne décédée. Encore faut-il comprendre les subtilités de ce qui entoure la mort dans cet  univers complexe.

Luce Des Aulniers, docteure d’État en anthropologie à l’Université du Québec à Montréal et auteure (Le choix de l’heure: ruser avec la mort? et La fascination: Nouveau désir d’éternité),  explique qu’avec l’arrivée de la deuxième vague, tout comme la première, les gens ont dramatisé la situation à l’égard de leur proche mourant. En fait, cela a ajouté un stress de plus de dire un dernier au revoir. Cette « spécialiste de la mort » explique que le deuil se fait de façon individuelle. Pour déterminer l’importance d’un deuil, il faut examiner les facteurs du deuil tels que la teneur relationnelle entre les deux personnes et la capacité de résistance émotive.

«Comme société, nous avons négligé certains aspects de la mort au désarroi des individus parce que nous ressentons un profond malaise face à la limite que nous impose la mort», (Entretien téléphonique, 5 octobre 2020)

Nous avons pris l’habitude de vouloir contrôler la mort depuis le XVIIIe. Même les avancées technologiques ne nous donnent pas le pouvoir de la contrôler. Ce qui impose à la société de revisiter les réflexions sur la vie qu’on mène puisque l’idéal de vie sociale repose sur les biens matériels dans une société de consommation. L’angoisse d’anéantissement est aujourd’hui d’autant plus envahissante en temps de pandémie.

Du côté des mourants, Des Aulniers affirme que le stress de ne pas pouvoir saluer son entourage est plus que présent, et ce, même si les gens sont bien traités.

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Comment les familles arrivent-elles à faire leur deuil lors d’une pandémie?

Thierry Dambrine explique qu’il a été très pénible de dire au revoir à sa cousine qui a rendu l’âme le 8 mars, peu de temps avant l’arrivée de la pandémie. Celle-ci habitait à Asbestos et lui à Saint-Jean-sur-Richelieu. Il n’a jamais pu lui rendre hommage en famille puisque les mesures reliées à la pandémie se sont extrêmement resserrées dès l’arrivée de la maladie en Amérique du Nord. Selon lui, uniquement la famille immédiate a pu se rassembler pour lui rendre hommage. L’homme de 52 ans avait été mandaté comme étant le porteur du cercueil selon les dernières volontés de la défunte. Dambrine explique qu’il ne se sentait pas le bienvenu pour rendre hommage à sa cousine puisque de nombreuses mesures avaient drastiquement été imposées par le gouvernement telles que les barrages routiers en région et les restrictions physiques limitées à 10 personnes dans les salles fermées. Il s’est récemment présenté à la tombe de sa cousine à Asbestos afin de lui rendre personnellement hommage et ce, seul. Il affirme que cette expérience a été des plus douloureuse.

Dans un cas comme celui-ci, Luce Des Aulniers affirme qu’il est possible de rendre hommage à un être cher par le rituel individuel intuitif. Ce processus constitue à rendre hommage personnellement en utilisant une photo ou un bien matériel ( fleur, cadeau). 

« Lorsque nous sommes proches d’une personne décédée, nous avons le sentiment que nous avons une dette à payer envers elle et c’est ce qui explique les nombreuses actions à son égard.»

Elle précise qu’il est possible d’organiser une cérémonie de rassemblement à distance afin de ne pas rester passif dans le deuil. Par exemple, les personnes peuvent se donner rendez-vous à une heure précise et effectuer un rituel ou une cérémonie au même moment. Ainsi, les membres de la famille peuvent se sentir rassembler sans être dans une même pièce.

«Un rituel, c’est un acte de conduite du corps dont l’idée est d’entrer dans le monde physique afin d’y laisser une trace et d’y évacuer la peine», dit-elle.

C’est que se font les gens en général pour enterrer une personne disparue. Des Aulniers explique aussi que pour entrer dans un rituel où une personne défunte ne peut être physiquement présente, les membres de la famille effectuent des cérémonies autour d’un cercueil vide afin de rappeler la présence de l’autre.  «C’est comme un moyen pour calmer le subconscient d’une personne physiquement et émotionnellement», explique-t-elle.

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Est-ce la technologie peut réellement aider les familles en deuil?

Johanne Allard, réceptionniste à la coopérative funéraire du grand Montréal affirme qu’il est possible d’effectuer des cérémonies tout en respectant les valeurs des familles.  Malgré les consignes sanitaires, il est possible de rendre hommage ensemble grâce au côté virtuel. En fait, à cause du nombre des gens qui ne peuvent pas assister en personne, l’entreprise a instauré une plateforme virtuelle où les gens peuvent se réunir avec un célébrant et un accompagnateur afin de rendre hommage dans le moment présent.

«Nous offrons toujours la présence d’un célébrant et d’une conseillère qui fera les arrangements, qui s’occupera du transport et qui établira les plans concernant la suite de la cérémonie», ajoute-t-elle.

Bien que cette option couvre le manque physique, beaucoup de familles optent pour repousser la cérémonie afin de pouvoir collectivement saluer le départ du défunt. Les familles disposent d’aucun délai pour organiser des cérémonies. Par exemple, Johanne Allard explique qu’une famille a repoussé les funérailles jusqu’en avril 2021.

«Socialement, nous nous efforçons de placer les morts avec les morts, et ce, depuis la nuit des temps.», mentionne Luce Des Aulniers.

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Est-ce que les familles ont pu enterrer leur mort convenablement?

«Les pandémies ne rendent aucunement possible la chance d’enterrer convenablement les gens qu’on aime parce que le système a chamboulé les rites normaux de la société», mentionne Luce Des Aulniers.

Pour Éric LeSieur, propriétaire du salon funéraire Le Sieur de Granby, il y a une forte crainte concernant les nombreuses familles qui préfèrent reporter les funérailles. C’est le cas pour Stéphane Bouchard de Granby qui a perdu son père le 27 avril et qui encore à ce jour n’a pu l’enterrer.

«Notre famille désire pouvoir se réunir physiquement sous un même toit afin de pouvoir rendre hommage à mon père qui est décédé d’un cancer incurable à 86 ans.  Puisqu’il a été testé positif à la COVID-19 suite à un quatrième test, nous n’avions pas pu lui rendre visite lors de ses derniers moments de vie», mentionne Bouchard.

«On veut le faire le plus humainement possible et nous avons une grosse famille, ça complique les choses avec les contraintes gouvernementales.»

Lorsqu’une personne est déclarée positive à la COVID-19, même si cela n’est pas le cas du décès, des restrictions entrent en compte et il devient très dur pour la famille d’avoir accès à la personne mourante. Johanne Allard explique que les salons funéraires doivent immédiatement rendre le corps en cendre fin de limiter toute contamination avec son entourage. Ainsi, même si l’exposition du corps auprès de sa famille devient une dernière volonté,  cela ne peut avoir lieu.

«Nous nous efforçons le plus possible d’offrir une cérémonie qui convient aux valeurs familiales du défunt», explique Johanne Allard de la coopérative funéraire du grand Montréal.

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Est-ce vrai de dire que la COVID-19 a bousculé les cérémonies d’«aurevoir» ?

Les nouvelles mesures sanitaires telles que la distanciation sociale, le lavage de mains, la restriction physique de 25 personnes par salles, le port du masque, la signature obligatoire du registre, l’absence de réception (buffet) rendent les choses beaucoup plus compliquées et moins chaleureuses pour les familles.

Pour Thierry Dambrine, il est clair que la pandémie a bousculé les rites funéraires puisque sans la COVID-19, il aurait pu se rendre à Asbestos accompagné des siens pour rendre hommage à sa cousine.

Stéphane Bouchard affirme de son côté que si la maladie n’avait jamais existé, sa famille aurait pu se rendre au chevet de son père afin de pouvoir collectivement le toucher, lui parler et le voir pour une dernière fois.

«Cela aurait été la moindre des choses afin de nous aider, en temps que famille en deuil, à pouvoir passer à autre chose.»

PHOTO: Coopérative Funéraire Du Grand Montréal

Est-ce que le coronavirus a vraiment affecté les salons funéraires?

Pour la coopérative funéraire du grand Montréal, Johanne Allard affirme être capable de bien gérer la situation même en temps de pandémie. «Nous avons le personnel nécessaire et nous n’avons pas besoin d’une aide-externe pour arriver à effectuer notre travail.» Elle affirme avoir vu une hausse de décès, mais ne prétend pas que ce taux de mortalité a été drastique.

Éric LeSieur, président du complexe funéraire LeSieur, affirme que depuis que le virus de la COVID-19 s’est répandu dans la région de Granby, il y a moins d’achalandage. 

«Depuis le mois de mars, nous n’avons organisé qu’une seule cérémonie pour une personne morte de la COVID-19. J’ai discuté avec le Complexe Funéraire Girardot & Ménard de Granby et ils m’ont dit qu’ils n’ont reçu que cinq morts reliés au Covid.» Il affirme même que l’entreprise est moins achalandée depuis le mois de mars et que c’est sensiblement le cas pour les complexes funéraires en région.

Rappelons que lorsqu’un salon funéraire reçoit un corps qui a été testé positif au virus, l’entreprise doit immédiatement faire incriminer le corps afin de limiter les dégâts, et ce, même si le coronavirus n’est pas la cause de la mort. Ce qui implique un peu plus de travail auprès des complexes funéraires puisque le temps et la précipitation sont deux facteurs qui n’étaient pas aussi importants avant l’arrivée de la pandémie.

En 2018, Montréal a recensé 15 470 décès. Depuis l’arrivée de la pandémie, le Québec a recensé 5 950 décès en date du 10 octobre 2020.

SOURCES:

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1712618/apres-covid-19-coronavirus-limite-des-aulniers-luce

https://www.cfgrandmontreal.com/

http:www.ja-lesieur.com

Entrevue téléphonique avec Éric Lesieur ( mercredi 7 octobre)

Entrevue téléphonique avec Johanne Allard ( mercredi 7 octobre)

Entrevue téléphonique avec Thierry Dambrine ( mercredi 7 octobre)

Entrevue téléphonique avec Stéphane Bouchard ( lundi 5 octobre)

http://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=6897,67875674&_dad=portal&_schema=PORTAL

https://www.journaldequebec.com/2020/07/24/covid-19-163-nouveaux-cas-et-un-deces-supplementaire-au-quebec