Qu’est qu’une projection de minuit ?

Vendredi le 13 septembre, plusieurs dizaines de cinéphiles se sont rejoints au Cinéma du Parc à Montréal pour assister à la représentation officielle du film The Room de Tommy Wiseau, qualifié par plusieurs comme étant le « meilleur pire film jamais créé ». Organisée par les animateurs Stevie Vecera et David Koen, il s’agissait de la 17e séance de visionnage de ce film que le duo a planifié et animé depuis 2014, principalement au Cinéma du Parc.

Des événements similaires, communément appelés midnight screenings (séances de minuit), sont monnaie courante en Amérique du Nord et permettent aux fans des œuvres présentées de se rassembler. L’audience est encouragée à participer lors du visionnage : ses membres interpellent les personnages, commentent les péripéties, récitent les lignes de dialogue et accomplissent un lot de rituels unique à chaque film. Pour The Room par exemple, le public lance des cuillères de plastique vers l’écran à chaque fois qu’une photo de cuillère encadrée y apparaît. L’ambiance est décontractée et les spectateurs peuvent apprécier l’œuvre présentée en compagnie de gens ayant un intérêt commun: l’appréciation du mauvais au second degré.

films cultes.jpg crédit photo: Cult Movie Research

Comment un film devient-il culte ?

Une oeuvre est considérée comme culte quand elle entraîne la formation d’une communauté de fans dévoués. Comme l’explique Samuel Archibald, professeur de littérature et spécialiste de la culture populaire: « Là où les oeuvres de la culture savante sont étudiées à l’université et où les oeuvres de la culture populaire sont en général consommées rapidement et ensuite plus ou moins oubliées par leur public, l’oeuvre culte est adorée par un public de fans qui lui vouent un culte, assez littéralement. »

Dans le cas de The Room, son statut de film culte n’est plus à prouver puisqu’il est présenté régulièrement en salle depuis sa sortie en juin 2003. Là où un film banal aurait été oublié peu de temps après sa sortie, l’oeuvre de Tommy Wiseau continue à être visionnée, analysée et appréciée par de nombreux enthousiastes depuis plus de quinze ans. Tout cela grâce au bouche à oreilles qui a fini par lui donner la répution de nanar « tellement mauvais qu’il en devient bon ».

turkish star wars.jpg crédit photo: Les Inrockuptibles

Qu’elles sont les caractéristiques d’un nanar ?

Pour certains cinéphiles, le terme nanar désigne un film si mauvais qu’il ne peut être apprécié qu’au second degré. Le mot serait un dérivé de l’expression « navet », utilisée depuis le XIXe siècle pour désigner des tableaux sans valeurs. Ces deux expressions sont d’usage aujourd’hui dans un contexte cinématographique, mais une importante distinction les sépare. Un navet est une oeuvre ennuyeuse et par conséquent dénuée d’intérêt; un nanar est une oeuvre fondamentalement mauvaise mais qui suscite l’intérêt pour cette même raison.

L’emploi du terme « nanar » a été popularisé dans les années 1990 par les chroniques cinématographiques du journaliste François Forestier, publiées dans le magazine Le Nouvel Observateur. Dans son ouvrage intitulé 101 nanars, Forestier regroupe une centaine de films qu’il qualifie de « cinéma affligeant, mais hilarant », ayant tous pour point commun l’irrespect des normes cinématographiques. Scénarios insensés, effets spéciaux peu convaincants, jeu d’acteur risible et dialogues mémorables par leur ridicule, sont les ingrédients principaux des nanars, ainsi que l’origine de leur intérêt.

affiche (cropped).jpg crédit photo: Marie-Catherine Picard

Comment The Room est-il un nanar ?

Réalisé, produit, écrit par et mettant en vedette Tommy Wiseau, The Room est un film qui se déclare comme un drame romantique et psychologique. On y raconte l’histoire de Johnny, sympathique banquier apprécié par tous ceux qui l’entourent et follement amoureux de sa fiancée Lisa . Un jour, cette dernière décide pour combler son ennui de tromper Johnny avec son meilleur ami Mark.

Ce scénario banal est complémenté par des incohérences narratives et des choix de mise en scène inexplicables. Des intrigues secondaires sans liens avec la trame principale sont démarrées et jamais conclues; des personnages apparaissent et disparaissent du film en l’espace d’une scène et des scènes sont répétées presque mot pour mot. Le tout encadré par la performance surréelle de Wiseau dans le rôle principal.

Pour Stevie Vecera, The Room est le parfait film à regarder pour s’en moquer en groupe: « Ce n’est pas un bon film à regarder seul, tu dois le regarder avec d’autres. Si tu le regardes seul, c’est un film assez ennuyant, rien ne se passe […] et ça ne fait aucun sens. Mais quand tu le regardes quelques fois avec des amis, que tu apprends des lignes du film et que tu remarques ce qui n’a pas de sens, là ça devient amusant. »

Le cas de The Room est partagé par d’autres films, à la fois nanars et cultes: Troll 2The Rocky Horror Picture Show et Birdemic: Shock and Terror pour ne citer que les plus populaires.

foule.jpg crédit photo: Marie-Catherine Picard

Pourquoi un cinéma de répertoire présenterait des mauvais films ?

Le Cinéma du Parc accueille les présentations de The Room depuis plusieurs années, bien qu’il soit objectivement un mauvais film. Pour l’organisateur David Koen, la direction du cinéma accepte la présentation de nanars puisqu’il s’agit d’une activité lucrative : « La première fois que j’ai [organisé une présentation de The Room] ici , […] en 2011 ou en 2012, [le Cinéma du Parc] venait de changer de propriétaires et ils avaient besoin que l’argent entre. Alors c’était une façon facile pour eux de générer de l’argent et de l’attention. »

Depuis, le Cinéma du Parc présente régulièrement des nanars cultes pour attirer à la fois audience et revenus, et ce plusieurs fois par année.

costumes.jpg crédit photo: Marie-Catherine Picard

Est-ce que les nanars ont une valeur culturelle ?

Bien qu’aucun nanar ne pourrait être éligible aux Oscars, certains chercheurs assurent que les films « si mauvais qu’ils en deviennent bons » ne sont pas dénués de valeur. Dans son article ‘Trashing’ the Academy, Jeffrey Sconce, s’appuyant sur les écrits du sociologue Pierre Bourdieu, argumente que « le cinéma poubelle nous rappelle que toutes les formes de critiques poétiques et esthétiques sont ultimement liées à la question du goût; et que le goût, en retour, est une construction sociale. » Quant à eux, James MacDowell et James Zborowsky déclarent que « loin de problématiser ce qui compte comme étant « bon », la catégorie des mauvais films a le potentiel d’illuminer ce qui est manifestement esthétiquement mauvais […]. »

Bref, les nanars nous permettent de remettre en question notre perception du goût et de mieux apprécier ce qui est objectivement bon.

Sources:

VINCENOT Emmanuelle, Le grand détournement: hypertextualité filmique et parasitisme de marque, Crisol, No 7: Les écritures palimpsestuelles: le texte et ses liens, 2019 http://crisol.parisnanterre.fr/index.php/crisol/article/view/176/163

MacDOWELL James, ZBOROWSKI James, The Aesthetics of ‘So Bad it’s Good’Intensities: The Journal of Cult Media, 2013

SCONCE Jeffrey, ‘Trashing’the academy: taste, excess, and an emerging politics of cinematic styleScreen, 1995

FORESTIER François, Les 101 nanars. Une anthologie du cinéma affligeant(mais hilarant), Paris, Ed. Denoël, 2016 (1997)

GUY Chantal, Qu’est-ce qu’une oeuvre culte?, La Presse, publié le 22 mai 2017 https://www.lapresse.ca/arts/television/201705/22/01-5100175-quest-ce-quune-oeuvre-culte.php