Quelle place le film sur pellicule occupe-t-il dans le cinéma québécois d’aujourd’hui ?

Encore maintenant, certains réalisateurs choisissent de tourner leurs films sur pellicule, délaissant ainsi les technologies numériques sophistiquées au profit d’un outil de tournage qui date de la fin du XIXe siècle. Même si les films tournés sur pellicule au Québec représentent une infime part de la production et de la projection cinématographique, cette technique est toujours enseignée dans bon nombre d’universités, aux étudiants en cinéma. Le jeune cinéaste québécois, Xavier Dolan est d’ailleurs reconnu pour son choix de tourner tous ses films sur pellicule.

En ce qui a trait à la projection de ce type de films, la Cinémathèque québécoise est l’une des seules institutions au Québec à projeter presque quotidiennement des films de ce format. Le directeur de la programmation de la Cinémathèque québécoise, Guillaume Lafleur, évalue qu’une cinquantaine de projections par mois sont présentées dans ce format. Ce grand nombre de projections est possible entre autres grâce aux « dizaines de milliers de films en conservation dans les archives, sur pellicule », estime Lafleur (entrevue, 10 octobre 2019).

Capture QST SALLES.JPG Marguerite Chiarello

Pourquoi les salles sont-elles peu nombreuses à projeter des films sur pellicule ?

Tous les cinémas n’ont pas la chance de posséder une collection de bobines aussi vaste que celle de la Cinémathèque québécoise. Pourtant, plusieurs institutions disposent du matériel nécessaire à la projection de ces œuvres.

Le prêt d’œuvres entre les différentes institutions est une pratique tout à fait envisageable, mais une seule condition se pose à ces prêts : « On demande des rapports sur l’état des projecteurs », précise le directeur de la programmation de la Cinémathèque québécoise. « Les quelques salles de cinéma qui conservent des projecteurs pellicule ne les entretiennent pas forcément sur une base régulière, note Lafleur, ça fait en sorte qu’on restreint de plus en plus la sortie des films. » La Cinémathèque québécoise prête donc rarement ses bobines à d’autres institutions cinématographiques dû au risque que les projecteurs mal entretenus les abîme. 

Malgré tout, l’institution qui a également la vocation de musée du cinéma, espère faire un travail d’éducation auprès des quelques salles de cinéma disposant encore de ces projecteurs.

Pierre-Falardeau-Le-party-1990-640x457.jpg Association coopérative de productions audio-visuelles

Pourquoi cette technologie ancienne est-elle encore utilisée ?

Autant en projection que lors de la réalisation de films, la pellicule est appréciée des cinéastes et cinéphiles pour ce que plusieurs décrivent comme « la chaleur de l’image, sa rondeur ». « Une image digitale est plus mécanique, plus froide, explique le réalisateur du film L’Ange de gourdon, Denis Chouinard. Une image digitale c’est une série de pixels carrés qui sont sur un écran, mais tellement précis que tu oublies cette idée là que c’est des petits carrés », poursuit-il. (entrevue, 16 octobre 2019)

Au contraire, la pellicule permettrait une meilleure fluidité de l’image. « C’est la lumière qui vient toucher une émulsion argentique et qui va ensuite se faire développer dans des bains chimiques, donc il y a quelque chose de plus organique dans ce procédé-là », juge Chouinard.

Le goût pour le grain explique aussi la préférence de certains cinéastes pour ce format. Cette esthétique propre à la pellicule argentique serait difficile à reproduire fidèlement à l’aide du numérique.

Quelles que soient les raisons qui poussent un réalisateur à choisir la pellicule, Denis Chouinard, ayant lui-même tourné des films sur pellicule, considère qu’il s’agit d’une décision prise, non pas pour plaire au public, mais plutôt pour le cinéaste lui-même. « C’est pour la cohérence de son œuvre, c’est pour que ça corresponde à l’esthétique qu’il voulait avoir, puis [le réalisateur] va espérer que le spectateur soit sensible à ça », précise le réalisateur qui enseigne également les différentes formes de cinéma expérimental à l’Université du Québec à Montréal.

Capture QST 3.JPG Marguerite Chiarello

À quels défis font face les réalisateurs lors du tournage de films sur pellicule ?

Un grand obstacle à la réalisation de films sur pellicule aujourd’hui est lié à son coût. En plus des pellicules très coûteuses, le développement en laboratoire de celles-ci ajoute des frais qu’un film tourné en format numérique n’engendre pas. Les laboratoires de développements disparaissent peu à peu, ce qui en laisse maintenant un seul à Montréal.

Une différence importante de ce type de tournage par rapport au numérique est l’impossibilité pour le réalisateur de regarder une scène directement après l’avoir tournée. En effet, pour visionner une scène, il faudra attendre que le film soit développé, en général la journée suivante. Selon Denis Chouinard, cette situation laisse place à une réalisation plus instinctive. Le réalisateur doit se concentrer sur l’interprétation tandis que le réalisateur photo s’assure que l’image est bien cadrée. Lorsqu’ils s’entendent sur une prise qui leur convient à tous les deux, l’équipe peut procéder à tourner une autre scène.

Capture QST 2.JPG Marguerite Chiarello

Au Québec, encourage-t-on l’industrie du film sur pellicule ?

Malgré son travail de conservation, de restauration des films et d’acquisition de nouvelles œuvres, la Cinémathèque québécoise, institution financée en partie par le gouvernement provincial, est limitée dans ses moyens de préserver les films sur pellicule.

Le directeur de la programmation dénonce l’absence de règlementation sur l’archivage des films en format pellicule. Guillaume Lafleur donne en exemple la France qui possède une telle règlementation selon laquelle « les distributeurs ou les producteurs sont obligés de payer un tirage sur pellicule qui va être préservé en France dans les voûtes du Centre National de la Cinématographie ».

« On fait du lobby là-dessus », admet le directeur de la programmation.

Capture QST NUM VS PELL.JPG Marguerite Chiarello

Le tournage sur pellicule peut-il être bénéfique pour les cinéastes du numérique ?

Les programmes de cinéma des différentes universités incluent tous le visionnement de films tournés sur pellicule qui sont jugés comme étant des incontournables de la cinématographie. En passant de Hitchcock à Bergman, les futurs cinéastes sont souvent exposés aux films produits sur pellicule, pourtant ils ne tourneront pas tous en utilisant cette technologie.

Cette réalité inquiète Denis Chouinard qui juge cet apprentissage essentiel pour tous les cinéastes. « Il vont se priver de ces tubes de couleurs-là, explique le professeur de l’École des médias de l’UQAM, comparant cela à un peintre qui se limiterait à quatre couleurs sur sa palette. Ils vont juste se contenter d’une partie du spectre, parce qu’ils ne connaîtront pas l’autre partie», poursuit-il. 

En contrepartie, lance-t-il, les étudiants ayant obtenu cette formation de tournage sur pellicule comme ses étudiants « seront au courant de tous les instruments et de toute la palette technique pour pouvoir raconter leurs histoires ».

Sources:

https://www.lapresse.ca/cinema/201503/25/01-4855404-crise-a-la-cinematheque-minuit-moins-une.php
https://www.cinematheque.qc.ca/fr/cinematheque/historique