Qu’est-ce qu’un fonds de grève ?

Lors du débrayage du Syndicat des employées et employés de l’UQAM (SEUQAM) qui a eu lieu durant l’automne 2019, le Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM (SPUQ) a puisé 20 000$ dans son fonds de solidarité en soutien aux employés. Cinq jours après ce don, la direction proposait une entente de principe au SEUQAM.

La mise en action d’une grève coûte cher, c’est pourquoi les syndicats prévoyants prélèvent du salaire des membres une cotisation régulière (à la CSN, le per capita est de 0,72 % de la
masse salariale brute) afin de consolider un fonds de grève, ou fonds de conflit. Lorsqu’un syndicat est impliqué dans un débrayage, les membres se consultent afin de planifier l’utilisation pertinente de l’argent économisé. 

L’allocation pour les dépenses de grève paie le local de réunion syndicale, les tracts et autres éléments utiles au rassemblement, la seule donnée que le syndicat doit prouver, c’est que l’argent a bel et bien été utilisé à bon escient, rappele le trésorier de la CSN, Pierre Patry. La prestation de grève, quant à elle, revient directement aux individus, sans passer par la caisse du syndicat. « Ce n’est pas une allocation de remplacement de salaire , prévient M. Patry, mais ces prestations font en sorte que les travailleuses et les travailleurs sont plus à même de mener des luttes et d’obtenir gain de cause. » (Entrevue téléphonique, 18 septembre).

Au Québec, un tiers des personnes à l’emploi sont syndiqués, 1 404 700 membres font partie d’un syndicat, sur un total de 4 223 400 personnes en emploi, lit-on dans la dernière Enquête sur la population active (EPA), qui remonte à 2017. Par ailleurs, 196 conflits de travail ont éclaté cette année-là.

800px-DupuisFreres_Greve_1952_01.jpg CSN

Comment cet argent contribue-t-il aux luttes syndicales ?

Un fonds de grève solide peut donner un sérieux coup de main à un syndicat dans son bras de fer avec l’employeur, mais la plupart du temps, les fonds de grève fondent comme neige au soleil au bout d’une semaine, indique Sid Ahmed Soussy, professeur de sociologie à l’Université du Québec à Montréal (Entrevue téléphonique, 12 septembre).

« Plus la solidarité est forte entre les syndicats, moins les conflits se prolongent », poursuit-t-il. Lorsque le fonds de grève a fondu, ce sont les autres syndicats, qui en utilisant leur propre fonds de solidarité, vont soutenir financièrement la lutte en cours.

Une partie des membres d’un collectif de travail est toujours plus timorée que les autres quand vient le temps de débattre d’un mandat de cessation de travail sans salaire, « dépourvus [de fonds de conflit], les membres seront beaucoup plus craintifs devant une grève », observe le sociologue et expert en syndicalisme. Est-ce que l’existence d’un fonds de conflit peut encourager le syndicat à aller plus facilement et rapidement en débrayage ? « L’objectif, ce n’est pas que les gens aillent en grève, souligne le trésorier de la CSN, Pierre Patry, je pense que [le fonds de conflit] a un effet sur le vote de grève », soutient-il. 

À cet égard, lors du débrayage des employés pour la revendication de meilleurs salaires, Louisa Cordeiro, présidente du SEUQAM, admet que l’expérience n’est « ni facile, ni agréable » au lendemain du vote concernant une grève de dix jours. Interrogée sur la baisse d’appui des grévistes de 20 %, la présidente syndicale justifie cet écart en expliquant que certains membres « ne voulaient pas risquer d’avoir un impact trop important sur leurs revenus » (Entrevue téléphonique 11 septembre).

theford-mines-480.jpg Centre d’archives de la région de Thetford

À quel moment le fonds de grève est-il utilisé ?

« Tant que le conflit dure, il y a des prestations, soutient Pierre Patry, l’exemple le plus probant [implique] les travailleuses et les travailleurs d’Olympia, dans les environs de Saint-Hyacinthe, qui ont été en lock-out d’octobre 2007 [jusqu’en] 2017, ils ont touché à des prestations de grève pendant dix ans. »

En remontant dans l’histoire du syndicalisme, dans les années 30 et 40, avant l’existence des fonds de grève, les travailleuses et les travailleurs étaient laissés à eux-mêmes, met en relief Pierre Patry, responsable du Fonds de défense professionnelle de la CSN. La grève de l’amiante, survenue en 1949 à Asbestos et à Thetford Mines, dans les Cantons-de-l’Est, opposait quelques 5000 mineurs, ceux-ci étant affiliés à la Confédération des travailleurs catholique du Canada (CTCC), l’ancêtre de la CSN. Ils réclamaient un meilleur salaire et des conditions de travail décentes à trois minières de la région. L’évêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau a organisé des quêtes dans les églises de Montréal pour envoyer des vivres aux grévistes d’Asbestos et de Thetford Mines.

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Combien un travailleur peut-il percevoir en prestations de grève ?

Aujourd’hui, l’aide a évolué, plus spécifiquement sous la forme d’aide financière, « lorsque quelqu’un se retrouve en grève, [à partir de la 8ème journée de grève ou du lock-out], il va recevoir 275$ par semaine », note Patry. Du côté du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), les membres syndiqués bénéficient d’une prestation dès le jour un d’une grève.

En ce qui concerne les employées du SEUQAM, ceux-ci étant affiliés au SCFP, ils ont pu compter sur un appui financier se chiffrant à 300 $ par semaine (sommes exemptées d’impôt). Louisa Cordeiro s’est réjouit de ce soutien qui a permis de mieux coordonner les finances du SEUQAM durant les négociations. 

« C’est pas beaucoup, il faut en convenir, estime le trésorier de la CSN, et ce n’est pas une garantie de succès à coup sûr, mais c’est quand même une force pour donner le maximum de chance .» L’allocation de grève n’est jamais suffisante, pense Sid Ahmed Soussy, « un syndicat comme le SEUQAM doit débourser quelque 10 000$ pour tenir une assemblée générale à l’extérieur [de l’UQAM] avec ses membres », fait-il valoir.

Est-ce que le syndicat est souverain de son fonds de grève ?

En ce qui concerne la prestation de grève individuelles, en d’autre termes l’allocation versée directement à un membre syndiqué, « la CSN établit un certain contrôle pour s’assurer qu’il ou elle participe à la grève », explique celui à qui incombe la gestion stratégique du Fonds de défense professionnelle. Normalement, c’est le syndicat qui adopte les règles de participation elle-même, mentionne Pierre Patry.

« La plupart du temps, les syndicats qui n’ont pas de fonds de grève et qui ne bénéficient pas de solidarité par l’usage de fonds de grève d’autres syndicats, ce sont des combats perdus d’avance ou des conflits qui s’allongent et qui perdurent », laisse entendre Sid Ahmed Soussy.

http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/932.html
https://montrealcampus.ca/2019/09/14/vent-de-solidarite-envers-le-seuqam/

Les entrevues avec Louisa Cordeiro, Sid Ahmed Soussy et Pierre Patry ont été réalisées le 11, 12 et 18 septembre 2019.

http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/932.html