Pourquoi faire une pétition ?

Le 28 novembre dernier avait lieu le lancement d’une pétition demandant à l’Assemblée nationale de modifier la Charte des droits et libertés de la personne afin d’y inclure « la discrimination basée sur tout critère lié à l’apparence physique ». C’est la militante et autrice (Manuel des routards taille plus) Edith Bernier qui en est à l’origine, appuyée par la député Manon Massé. Bernier souhaite ainsi donner un recours aux personnes victimes de grossophobie. Elle a d’ailleurs mis en ligne un site Internet dédié à cette cause, grossophobie.ca, le 5 août 2019. On peut y lire cette définition de la grossophobie donnée par le dictionnaire Robert depuis 2019 : ensemble des attitudes et des comportements hostiles qui stigmatisent et discriminent les personnes grosses, en surpoids ou obèses. Pour Bernier, il est primordial que la Charte soit modifiée : « En ce moment, il n’y a absolument aucun recours si on est victime de grossophobie, et même de grossophobie médicale. Pour l’instant, il faut passer par la notion de handicap. Moi, personnellement, je ne me considère pas comme une personne qui a un handicap. » (Entrevue le 28 novembre 2019) À l’écriture de ces lignes, la pétition comptait 760 signatures.

Capture d’écran 2019-12-05 à 12.37.48.png Alexandra Grenier

Quelles sont les causes et les facteurs de l’obésité ?

L’obésité peut avoir plusieurs causes et facteurs qui sont difficilement contrôlables. Selon Ahmed Jérôme Romain, professeur adjoint de l’École de kinésiologie et des sciences de l’activité physique de la Faculté de Médecine de l’Université de Montréal, on a trop tendance à réduire l’obésité et le poids à une dépense énergétique. « L’obésité c’est quelque chose de beaucoup plus compliqué que ça et c’est d’ailleurs pour ça que l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) l’a décrite comme une pathologie. En fait, la fameuse balance énergétique n’est que la conséquence de plusieurs facteurs ». (Entrevue téléphonique 4 décembre 2019) En 2016, l’OMS comptait plus de 1,9 milliard d’adultes étaient en surpoids, dont 650 millions en situation d’obésité. Il est désormais admis que les gènes ont un rôle à jouer dans la prise de poids des individus, mais ils ne sont pas les seuls fautifs. « On a tendance à se demander si les obésités génétiques sont si courantes que ça et en fait, non. Elles sont relativement rares. [L’obésité] est juste une interaction entre les susceptibilités, les comportements et ce qui entraîne ces comportements », explique-t-il. Par exemple, une mauvaise alimentation est parfois la cause de problèmes environnementaux et non de mauvaises habitudes. Romain dénonce notamment les déserts alimentaires : « Si la personne doit faire plusieurs dizaines de kilomètres pour trouver une tomate ou n’importe quel légume pour manger, ce n’est pas le résultat d’un choix. » Même constat pour Bernier, qui dénonce le prix parfois trop élevé des aliments plus sains : « C’est plus simple d’aller t’acheter un Mcdo que de t’acheter un brocoli à 6$. Surtout si le Mcdo est proche et que l’épicerie est loin. »

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Y-a-t-il une véritable épidémie d’obésité ?

Selon Bernier, les mots utilisés pour parler de l’obésité sont parfois mal choisis et alarmistes. « Il y a beaucoup de stigmatisation dans les campagnes de santé publique. On parle d’épidémie d’obésité, mais on parle aussi d’épidémie d’ebola. Est-ce qu’on peut mettre les choses en perspective ? Je pense que le choix de mots qu’on met autour de la prévention de la question du poids est important », déclare-t-elle. Pour Romain par contre, il n’est pas tout à fait faux de parler d’épidémie. « C’est sûr que c’est un peu poussé, mais en même temps, oui on peut parler d’épidémie parce que la prévalence de l’obésité ne fait que grimper. Il y a ce qu’on appelle un effet de cohorte. Historiquement, on trouvait l’obésité chez des personnes qui étaient dans des situations socio-économiques relativement faibles et chez des adultes. Maintenant on la retrouve chez des jeunes, chez des adultes et chez des personnes âgées. On se rend compte que ça touche des personnes qui ont des statuts socio-économiques élevés comme des statuts socio-économiques faibles », explique-t-il. Il ajoute aussi que « ce qui était relativement rare avant arrive de plus en plus. Chez la catégorie des obésités les plus sévères, il y a eu une augmentation de pas loin de 200% entre les années 80 et les années 2010. Donc c’est pour ça que c’est un peu problématique. »

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Quelles sont les conséquences de l’obésité sur la santé mentale ?

En plus d’avoir des conséquences sur la santé physique, l’obésité a aussi des conséquences sur la santé mentale. « Je ne sais pas si c’est peu connu ou si les gens ne le disent pas, mais il y a de grandes associations entre obésité et santé mentale. On sait bien maintenant que des personnes qui sont en situation d’obésité sont plus à risque d’avoir des troubles de santé mentale, comme des dépressions, de l’anxiété, des troubles de l’humeur, etc », explique Romain. Il dénonce aussi le cercle vicieux que peuvent amener ces troubles. « On sait que les personnes qui ont de l’obésité sont souvent plus stigmatisées que la population générale. Sauf qu’on sait également que la stigmatisation va entraîner des hormones de stress, surtout si elle est perçue. Les hormones de stress augmentent l’appétit et après on dit « ils mangent plus » ! Eh bien [les personnes en surpoids] mangent plus parce qu’elles se sentent stigmatisés. »

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Pourquoi l’obésité est-elle si mal vue ?

Selon Bernier, nous vivons dans une société où la grossophobie est systémique. « Le système n’est pas prêt à recevoir les corps gros, il n’est pas prêt à gérer ou à réagir humainement avec les corps gros, avec les personnes grosses et avec ce qui vient avec. » Pour expliquer cela, Romain réfère au sociologue français Georges Vigarello. « Il explique que [l’obésité] est mal vue parce qu’on est dans une société de performance et de contrôle. Une société où en fait, on attribue de façon très simple l’obésité à un manque de contrôle sur soi et sur son environnement. Donc, on considère que les gens qui sont en situation d’obésité sont des personnes qui n’ont pas de contrôle sur leur vie. Donc ça fait peur », explique Romain. Ce fameux manque de contrôle est aussi, pour plusieurs professionnels de la santé, la cause de tous les malheurs des personnes en surpoids. « Typiquement une personne qui est en situation d’obésité par exemple, quand elle va voir un professionnel de la santé, si elle dit : « J’ai mal au dos », on va lui répondre : « Oui mais c’est parce que tu es trop grosse il faut perdre du poids ». Si la personne dit : « J’ai mal à la tête », on va lui répondre « Oui mais ça c’est aussi un problème de l’obésité, il faut que tu perdes du poids ». Et en fait ça devient une espèce de facilité de dire « de toute façon, tout ce qui t’arrive c’est à cause de ton poids, c’est parce que tu ne le contrôles pas, si jamais tu perds ce poids, tout va aller mieux », explique Romain.

Capture d’écran 2019-12-05 à 12.51.37.png Alexandra Grenier

Comment réduire la discrimination envers les personnes en surpoids ?

Pour Romain, la fin de la discrimination envers les personnes en surpoids est presque utopique. « J’aimerais y croire. Mais à titre de société, j’avoue que plus j’y réfléchis, moins je trouve de solutions. En fait ce dont on se rend compte, c’est qu’avec des interventions, on peut changer les attitudes explicites, c’est-à-dire que ce que les gens pensent et ce qu’ils vont affirmer. Mais les attitudes implicites, donc les associations que font les gens et qui ne sont pas dites, on n’est pas capables de les changer avec des interventions », déplore-t-il. Bernier, quant à elle, croit que sa pétition pourra alimenter les conversations et peut-être changer les mentalités. « Ça fait un beau sujet de conversation pour le temps des fêtes ! » conclut-elle.

Sources :

https://www.assnat.qc.ca/fr/exprimez-votre-opinion/petition/Petition-8145/index.html
https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC2866597/
https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/place-aux-gros-14-tous-grossophobes
https://grossophobie.ca/