Qui étaient les Colocs ?

À l’occasion des 20 ans de l’album Dehors Novembre des Colocs, une réédition vinyle sera disponible pour les mélomanes québecois dès le 16 novembre. La vieille de l’anniversaire de décès de son créateur tourmenté: André Fortin.

Le groupe «Les Colocs» a été fondé en 1990 par André Fortin et Louis Léger au 3ème étage du 2116 boulevard Saint-Laurent à Montréal. Les deux musiciens jouaient ensemble depuis quelques années dans le groupe «Cha Cha and the Chain Gang». André «Dédé» Fortin, chanteur et tête d’affiche du groupe, s’occupe de recruter les autres membres, dont les bassistes Marc Déry et Serge Robert et le batteur Jimmy Bourgoing. Ses trouvailles les plus notoires, cependant, demeurent l’harmoniciste français Patrick Esposito di Napoli qu’il a rencontré dans le métro de Montréal le guitariste Mike Sawatzky. Ces deux derniers auront un rôle prédominant dans la composition sonore du premier album à succès «Les Colocs» lancé en 1993. L’œuvre est rythmée, enjouée, et typiquement québécoise.

En 1994, la mort de Patrick Esposito di Napoli qui souffrait du sida bouleverse le groupe. Cet évènement inspirera à «Dédé» Fortin la chanson Dehors novembre sur l’album du même nom qu’il sortira quatre ans plus tard dans la période la plus noire de sa vie.

Entre temps, Les Colocs produisent leur second album «Atrocetomique» lancé le 30 octobre 1995, jour du deuxième référendum sur la souveraineté du Québec. Souverainiste convaincu, André Fortin est grandement affecté par la victoire du «Non».

L’album Dehors Novembre, sorti en mai 1998, est la dernière œuvre du groupe. Marqué par une nouvelle direction musicale avec l’intégration de rythmes africains, reggae et des frères Diouf, l’album fait part d’une grande tristesse et sonne aux oreilles de plusieurs comme une lettre d’adieu.

Le 8 mai 2000, André «Dédé» Fortin se fait hara-kiri et met fin au groupe.

44255979_1885603571552381_6168269139585531904_n.jpg Xavier Bourassa

Y a-t-il encore un public pour cette musique ? 

Lorsqu’un évènement concernant les Colocs est organisé, la foule y accourt. Cet été, plus de 60 000 personnes se sont présentés à Trois-Rivières pour assister au spectacle hommage «Juste une p’tite nuite» du Cirque du Soleil, nommé après une chanson du groupe. De l’aveu de Réal Fortin, frère d’André «Dédé» Fortin et administrateur de la succession et du nom du groupe depuis la mort de ce dernier il y a 18 ans, «la musique des Colocs est toujours aussi vibrante et vivante qu’avant» (échanges de courriels le 16 octobre 2018).

«L’album éponyme des Colocs paru le 21 avril dernier a été l’une des plus grosses sorties de l’année», affirme Marilou Lyonnais qui travaille au disquaire Aux 33 Tours de la rue Mont-Royal depuis 4 ans (entretien téléphonique le 17 octobre 2018). La boutique qui a vu le jour en 2007 est aujourd’hui considérée par plusieurs amateurs de musique comme le plus grand magasin de vinyles sur l’île de Montréal, et peut être même de la province. En une seule journée, la boutique a vendu 270 exemplaires de la réédition de «Les Colocs». «C’est considérable pour une réédition», affirme Marilou Lyonnais. «L’édition des 20 ans de l’album OK Computer de Radiohead, un groupe très populaire, nous en avons vendu une quinzaine en une semaine».

les-colocs-dehors-novembre-1426x745.jpg Le canal auditif

L’engouement pour la sortie de «Dehors Novembre» est-il palpable ?

L’album éponyme des Colocs est paru au «Record Store Day», l’une des journées les plus achalandées de l’année pour les disquaires en Amérique qui y participent, mais l’engouement autour de la réédition de «Dehors Novembre», prévu pour les 20 ans de celui-ci, laisse présumer que ce dernier sera autant sinon plus populaire que l’album éponyme. «On attend beaucoup de gens pour Dehors Novembre le 16 novembre prochain. L’album a été probablement le plus populaire et significatif de la discographie du groupe», affirme Marilou Lyonnais. «Dehors Novembre» s’est écoulé à plus de 200 000 exemplaires depuis sa sortie en 1998 et a permis au groupe de remporter le Félix de l’album rock au gala de l’ADISQ en plus du groupe de l’année. Le disquaire Aux 33 Tours a commandé plus de 300 vinyles pour la sortie et a reçu quelques dizaines de précommandes.

2fgBhpgsd6e5jLMZqc2I4yZ4iSrh2FgWo4vaTFKA.jpg Xavier Bourassa

Quel est l’héritage musical des Colocs ?

«Les Colocs ont montré au grand public l’attrait de mélanger les genres et les cultures dans la musique québécoise» (rejoint par téléphone le 17 octobre 2018), explique la spécialiste en histoire des musiques populaires Sandria P. Bouliane. Les Colocs, selon la professeure associée en musicologie à l’UQAM, sont un des premiers groupes québécois à avoir fait une collaboration musicale à succès avec des artistes d’ailleurs. Sur la chanson «Tassez-vous de d’là», par exemple, le refrain en langue wolof est chanté par les frères Diouf, d’origine sénégalaise. «La musique des Colocs montrait qu’il était permis de s’aventurer», résume Sandria P. Bouliane.

Certains des spectacles qu’ils ont fait, au Quaie des Brumes par exemple, ont également marqué la culture québécoise. Le spectacle en question se retrouve dans le film «Dédé à travers les brumes» en hommage au groupe.

nTnJKdJzvtY4cJDPtJD7Q1xNAxrHD5SQe6eoT0Op.jpg Fondation André Fortin

Symboliquement, que représente «Dédé» Fortin pour les québécois ?

«Dédé représente l’artiste tourmenté, le créateur qui a livré son mal-être à travers sa musique. C’est un artiste qui a fait une grande œuvre dans l’histoire de la musique québécoise», affirme Sandria P. Bouliane. Les chansons des Colocs, remarque-t-elle, avaient souvent un élément de dénonciation sociale puissant et une profondeur unique.

Lorsqu’André Fortin s’est suicidé en 2000, la musique des Colocs s’est réactualisée alors que les signaux cachés d’une profonde tristesse se sont révélés à travers les textes de celui-ci. La famille Fortin a depuis créé «La Fondation Dédé Fortin», qui fait de la prévention contre le suicide, en son honneur.

En 2009, le film «Dédé à travers les brumes», immortalisait la vie d’André Fortin, l’élevant au statu d’Icône québécoise. 

eNfsp2Be3HQAqVv7gtG2v5BFHvBQ0mpPC8X97hpW.jpg Québec Hebdo

Qu’en est-il des Colocs aujourd’hui ?

«Ça m’exaspère de voir certains membres essayer de s’approprier l’œuvre de «Dédé» sans même le mentionner quand ils jouent sa musique», confie Réal Fortin (entretien téléphonique le 17 octobre 2018). Questionné à savoir quel membre actif profitait de l’héritage des Colocs sans en avoir la permission, le responsable de la succession et du nom du groupe affirme qu’il ne veut pas accuser personne. Mais, lorsque questionné à propos du guitariste Mike Sawatzky, le frère d’André Fortin affirme: «Je préfère ne pas en parler.»

À propos de l’héritage du groupe, Serge Robert, bassiste des Colocs de 1990 à 1995 et maintenant actif sous le nom de «Mononc’ Serge», confie également son malaise : «Je n’aime pas tellement intervenir publiquement au sujet des Colocs» (rejoint par Facebook le 15 octobre 2018).

Apparemment, les relations se sont quelque peu dégradées à la suite de la mort d’André Fortin. Son frère est celui qui s’occupe des rééditions d’albums. Il a également participé à la création d’un espace en la mémoire de «Dédé» au Musée de la civilisation à Québec en 2017.

Plusieurs autres membres comme André Vanderbiest et Élage Diouf poursuivent aujourd’hui leurs carrières solos au Québec.

Sources:

https://www.colocs.qc.ca/#historique
http://www.lecouteur.ca/les-colocs.html

illico.tv (Dédé à travers les brumes)

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