Les médias d’information doivent-ils être financés par l’État ?

Plusieurs secteurs de l’économie canadienne sont déjà financés par l’État, allant des minières à l’agriculture et l’industrie médiatique n’y fait pas exception, puisque plusieurs contenus culturels sont subventionnés. Or, l’industrie de l’information subit une crise, notamment chez Groupe Capitales Médias, une entreprise de presse francophone du Québec ou six des dix quotidiens viennent de déclarer faillite. Des acteurs du milieu de l’information posent un regard croisé sur la façon dont la société doit s’ingérer, ou pas, dans l’écosystème médiatique. « Je ne vois pas pourquoi ce serait choquant de subventionner une entreprise de communication qui emploie, ici, une centaine de personnes », mentionne Stéphane Baillargeon (entrevue, le 3 décembre 2019), lui-même journaliste au Devoir, où il a tenu la section média de 2009 à 2016.

Le gouvernement du Québec songe à financer la presse écrite, mais d’autres manières d’aider l’information de proximité existent, croit Dominique Payette, professeure titulaire au Département d’information et de communication de l’Université Laval. « La tentation est très grande de répondre [à cette crise] en donnant de l’argent directement aux entreprises de presse, explique-t-elle, […] donner de l’argent à l’entreprise de presse ne garantit pas à la société que l’entreprise va investir l’argent dans le journalisme, l’entreprise peut très bien décider de se doter d’un autre cahier automobile » (entrevue le 5 décembre 2019 sur Skype). L’auteure du rapport Payette maintient que la solution à la crise que connaissent les médias d’information aujourd’hui réside dans la déontologie qui est au coeur des pratiques journalistiques, mais pas nécessairement dans l’intervention de l’État.

François-Alexis Favreau

La confiance envers la presse, un possible litige ?

La confiance envers les médias d’information est en étroite corrélation avec l’acceptabilité sociale d’un projet de financement étatique. « Si j’ai plus confiance envers les médias est-ce que je vais avoir plus envie de les soutenir financièrement, certainement, convient Payette, mais si nous investissons collectivement pour avoir du bon journalisme […] je pense qu’il est nécessaire que les journalistes se sentent assez forts pour assumer une reddition de compte vis-à-vis la communauté qu’ils servent ». Si la confiance s’était amenuisée entre les journalistes, les entreprises de presse et le public au moment où la professeure écrivait son Rapport L’information au Québec, un intérêt public, ces relations tendent à s’adoucir de plus en plus, croit-elle.

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Comment l’héritage journalistique américain oriente le débat ?

Des traditions se sont installées sur le long terme. Les médias, d’abord très orientés idéologiquement, faisaient des choix très clairs avec des positions polarisées, met en perspective Baillargeon. « Il y a avait une division très claire entre la tradition anglo-saxonne et la tradition française », poursuit-il. Pour se distinguer de la méthode journalistique française, les britanniques ont employé un vocabulaire qui tend le plus possible vers la neutralité.

Le modèle d’impartialité anglais a voyagé jusqu’au continent américain, mais des scandales comme le Watergate, aux États-Unis ont imposé une distance entre les médias et l’État. Pourtant, l’ingérence des médias en politique continue, lorsque la prise de position éditoriale très marquée de certains médias, comme le USA Today, le New York Times, le Los Angeles Times, le Houston Chronicle, le Chicago Tribune, le Dallas Morning News, le Mercury News, le Star Tribune, le Washington Post, le East Bay Times, le Newsday, le Philadelphia Inquirer et le Arizona Republic pour ne nommer que ceux-là, ont tous plaidé en faveur de la candidate démocrate Hillary Clinton lors des présidentielles américaines de 2016.

Paradoxalement, lorsqu’il est question de financement étatique des médias d’information, il y a plus souvent un réflexe de réticence du côté des médias anglophones. Quand la proposition, entre autres, d’instaurer un ordre professionnel de journalisme au Québec reconnu par l’état « tout de suite, il y a eu une levée de boucliers très ferme du côté des anglophones qui disaient ‘’non, l’État n’a pas à s’en mêler et à décider qui fait de l’information et qui n’en fait pas’’ tandis que les francophones étaient plutôt favorables », relate Baillargeon.

François-Alexis Favreau

Qui bénéficie d’une aide… et qui ne la mérite pas ?

« Ce que l’État doit déterminer, c’est un cadre. Par exemple : ne financer que des entreprises de presse qui sont membres du Conseil de Presse du Québec, fait valoir la professeure et chercheuse Dominique Payette, je ne vois pas pourquoi la société québécoise financerait des entreprises de presse qui refuse d’appliquer le code de déontologie du Conseil de presse. » En aucun cas le gouvernement du Québec ou l’État doit définir ce qu’est un média, ce qu’est une entreprise de presse ou qu’est ce que du bon journalisme, considère-t-elle.

Même son de cloche du côté du journaliste Stéphane Baillargeon, « il ne faut quand même pas commencer à faire de l’analyse idéologique , dire qui est journaliste et qui ne l’est pas ». À cet effet, la députée de Québec solidaire Catherine Dorion s’interroge aussi : dans le cas où une aide financière, comme des crédits d’impôt serait accordée à un ou des médias d’information, quelle part bénéficierait aux journalistes commentateurs ? La question intrigue Baillargeon et celui-ci croit qu’il ne faut pas être trop « sévère » sur les différents postes.

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Financer publiquement et garantir l’indépendance de la presse ?

En Suède, l’État finance l’information à raison de 94 $ par personne cette année, en France, c’est plus d’un milliard d’euros des fonds publics que se partagent quelque 300 journaux. Les médias peuvent garder une saine distance critique par rapport à l’État qui leur accorderait des crédits d’impôt, pense Baillargeon. À moindre échelle,  « On a un bel exemple ici avec Radio-Canada […], c’est une société d’État, qui est largement subventionnée, mais qui est indépendante ».

Au Québec, on hérite du fait qu’on a confié l’information à des entreprises privées et la responsabilité de nous informer tout en faisant des profits. « On a sanctifié, en quelque sorte, ce caractère privé de l’entreprise de presse », formule Payette.

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Sauver les médias d’information ?

En plus des recommandations formulées dans le Rapport Payette, soit un statut pour les journalistes professionnels et un Conseil de presse pleinement compétent, pour ne nommer que ces deux points, la professeure suggère une meilleure protection des sources journalistiques. Pour ce qui est du financement, la professeure se souvient que « la seule façon de finir par savoir qui on allait financer, dans quel but et de quelle manière, c’était à travers le statut de journaliste professionnel ».

Sources :

Rapport Payette : https://www.mcc.gouv.qc.ca/fileadmin/documents/publications/media/rapport-Payette-2010.pdf